Lettre ouverte dans le cadre du procès du journaliste Omar Radi.

Etant personnellement nommé dans des éléments de l’instruction et dans la presse marocaine comme ayant été un “agent de pays étranger” avec lequel Omar aurait entretenu des relations ambiguës afin de nuire à la situation diplomatique du Maroc, je souhaite ici apporter quelques éléments de contexte afin de rétablir la réalité des faits pour que celle-ci soit prise en compte dans le cadre de la procédure judiciaire.

Je tiens à préciser que je n’ai eu aucun contact avec l’ambassade des Pays-Bas à Rabat ni avec le gouvernement néerlandais depuis que mon nom est apparu dans la presse en lien avec le dossier et que j’écris ceci de mon propre chef.

1. Omar et moi nous sommes rencontrés en mai 2012, lors d’une visite ministérielle de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Je travaillais alors au sein de la Délégation Wallonie-Bruxelles à Rabat et notre rencontre s’est faite en présence notamment d’artistes, de journalistes et d’officiels marocains. Omar et moi sommes à partir de là restés en contact et avons entretenu une relation amicale, qui explique le nombre d’appels téléphoniques passés entre lui et moi par la suite.

Selon les accusations, ces appels contribueraient à démontrer “que le mis en cause entretenait des rapports «institutionnalisés» avec cette légation (l’ambassade des Pays-Bas) et qu’il accomplissait une mission de renseignement”.

Ces accusations sont sans fondement. Je n’avais au moment de notre rencontre aucun lien avec l’ambassade des Pays-Bas, au sein de laquelle je n’ai commencé à travailler que par la suite et les appels passés alors depuis mon téléphone de service s’expliquent par le fait que je n’ai, à partir de mon entrée en fonction, plus utilisé que ce téléphone dans le cadre d’appels professionnels et privés, comme il est d’usage de le faire.

2. Je suis décrit de manière erronée comme ayant été un “diplomate hollandais chargé des affaires culturelles”:

“Des relations ambiguës entretenues avec des diplomates hollandais accrédités au Maroc. Omar Radi cultivait des contacts suivis avec des diplomates hollandais accrédités au Maroc pour porter atteinte à la situation diplomatique du Maroc, en l’occurrence Frank Huisingh (deuxième secrétaire près cette légation chargé des questions politiques, ayant exercé en cette qualité jusqu’au mois d’octobre 2018), ainsi qu’Arnauld Simon (ayant exercé à cette même légation durant l’année 2013).”

J’ai effectivement travaillé au sein de l’ambassade des Pays-Bas à Rabat entre septembre 2012 et septembre 2015, mais je n’ai jamais eu le statut diplomatique dans le cadre de mes fonctions. Ce point a son importance au vu des accusations portées, étant donné qu’il est de notoriété publique qu’aucune information sensible n’est partagée au sein des ambassades avec des employés ne disposant pas du statut diplomatique.

Le poste que j’ai occupé a fait l’objet d’une offre d’emploi publique avant mon entrée en fonction et après mon départ et aurait pu être occupé par tout autre candidat, indépendamment de sa nationalité. Je ne suis ainsi moi-même pas néerlandais mais belge, ce qui ne fait que mettre en lumière le manque de sérieux des accusations d’atteintes à la sûreté de l’État portées contre Omar.

3. Selon des éléments du dossier d’instruction repris dans la presse, un lien est fait entre des contacts qu’Omar et moi aurions eus et le mouvement contestataire du Hirak, qui a débuté en octobre 2016. Selon l’instruction, Omar aurait ainsi fourni des informations sur les troubles du Rif afin que celles-ci puissent être utilisées dans des déclarations publiques visant à nuire à la situation diplomatique du Maroc.

“Il a, également, reconnu avoir eu des contacts directs et téléphoniques avec un responsable à l’ambassade des Pays-Bas à Rabat, nommé Arnauld Simon, au même titre qu’une diplomate hollandaise dont il dit ne pas se rappeler le nom et ce, durant la période coïncidant avec les événements du Rif.”

Sur ce point, j’ai quitté le Maroc à l’été 2015 et n’y suis pas retourné depuis. Les évènements du Rif n’ont débuté que bien après mon départ et je n’ai eu depuis celui-ci aucun contact de travail avec des membres de l’ambassade des Pays-Bas à Rabat ou avec des officiels néerlandais. Omar et moi n’avons depuis mon départ plus eu aucun contact téléphonique et lui et moi n’avons jamais discuté des évènements du Rif.

Il semblerait pourtant que ce soit notamment sur base de cet élément que se fonde l’accusation contre lui d’avoir violé l’article 191 du code pénal, qui punit de cinq ans de prison l’« atteinte à la sûreté extérieure de l’État [en entretenant] avec des agents étrangers des intelligences ayant pour objet de nuire à la situation diplomatique du Maroc ».

S’il devait s’avérer qu’Omar a effectivement reconnu avoir eu des contacts directs et téléphoniques avec moi coïncidant avec les événements en question, ses aveux poseraient alors plus de questions concernant la nature des séances d’interrogatoire qu’il a subies que sur l’authenticité des faits. Les appels passés depuis son téléphone depuis 2011 faisant visiblement partie du dossier, ces éléments sont facilement vérifiables, tout comme l’est la date de ma dernière entrée sur le territoire marocain.

4. Concernant la rencontre entre Omar et M. Matthijs Schröeder, mon ancien supérieur direct au sein de l’ambassade, celle-ci s’est faite à mon initiative début 2013 et quelques mois seulement avant la fin prévue de ses fonctions au Maroc et de son retour aux Pays-Bas. Mon travail consistait notamment à faciliter les échanges entre les Pays-Bas et le Maroc en matière culturelle et à entretenir des relations avec les journalistes des deux pays. Durant les trois années que j’ai passées au sein de l’ambassade, j’ai ainsi eu l’occasion de présenter des dizaines d’artistes et de journalistes à mon supérieur direct et/ou à l’ambassadeur. La rencontre en question n’a pas fait l’objet de suites et ne s’est pas répétée. Il est important de préciser que la majorité des représentations diplomatiques à Rabat entretient de telles relations avec notamment les acteurs de la société civile et les journalistes et qu’il n’y a à ce type de pratique rien de spécifique à l’ambassade des Pays-Bas.

5. Selon les sources judiciaires, “les précautions sécuritaires prises par Omar Radi pour dissimuler ses contacts avec les diplomates en question sont une preuve de plus de sa conscience quant au caractère dangereux du rôle qu’il jouait et de la nature des missions douteuses qui lui étaient confiées par ces étrangers”

Omar m’a affirmé peu après notre rencontre en 2012 qu’il se savait sous surveillance et ce tant au niveau de ses communications que de ses déplacements. Le simple fait qu’il ait pu échanger pendant des années des appels téléphoniques et des SMS à partir de son téléphone avec des membres de l’ambassade des Pays-Bas à Rabat, dont les numéros sont connus des autorités marocaines, démontre selon moi de manière évidente que ces contacts ne pouvaient dans l’esprit de personne avoir un caractère dangereux pour lui ni être de nature à nuire au Maroc ou à sa situation diplomatique.

Concernant les prétendues “précautions sécuritaires” qu’Omar aurait prises pour dissimuler ses contacts avec les membres de l’ambassade, il est également à noter que suite à mon entrée en fonction, il a été invité en tant que journaliste à la réception donnée par l’ambassadeur à l’occasion de la fête nationale néerlandaise. Omar a ainsi participé à la réception en question en présence notamment de centaines d’officiels marocains de tous rangs.

Je suis convaincu que la communication de ces accusations sans fondement par le biais de la presse marocaine a eu pour effet de nuire à l’image du journaliste au sein de l’opinion publique dans l’attente de son jugement et j’estime qu’il était nécessaire de rétablir la vérité sur ces points par le biais d’une lettre ouverte.

Celle-ci contient l’ensemble des informations relatives au dossier dont j’ai connaissance. J’ai indiqué aux avocats d’Omar que je me portais à leur disposition et réserve à la cour toute déclaration ultérieure.

J’espère que les éléments apportés permettront à Omar de bénéficier d’une procédure juste et transparente, comme le garantit la Constitution marocaine, au respect de laquelle veille la personne du Roi.

Si certains éléments qui lui sont reprochés devaient provenir d’individus pensant pouvoir s’affranchir de celles-ci et nuire impunément à un journaliste à des fins personnelles, je les inviterais à réfléchir à ces quelques lignes de l’écrivain Tahar Ben Jelloun avant d’aller plus loin:

C’est formidable les gens qui ont des certitudes, qui ne doutent jamais. Ce sont des gens en béton. Mais il faut se méfier du béton. La moindre fêlure dans le mur peut entrainer la chute de toute la maison.

Un ami du Maroc,

Arnaud Simons

Post-scriptum: la date de publication de cette lettre a été décidée en accord avec la défense.

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